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Karol Beffa, “Janus” de la musique

Tel “Janus”, le dieu des dieux de la mythologie romaine, Karol Beffa a plusieurs visages : pianiste, compositeur et improvisateur. Reçu premier à l’Ecole Normale Supérieure (Ulm), il étudie l’Histoire, l’anglais, la philosophie à l’université de Cambridge, et les mathématiques : il est diplômé de l’Ecole Nationale de la Statistique et de l’Administration Economique (ENSAE). Entré au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris à 14 ans, il y obtient huit Premiers Prix. Reçu premier à l’Agrégation de musique, il enseigne à la Sorbonne puis à l’Ecole Polytechnique. Il a obtenu en 2003 le titre de Docteur en musicologie et a été élu Maître de conférence à l’Ecole Normale Supérieure (Ulm). Pianiste, Karol Beffa s’est produit en soliste avec orchestre à sept reprises. Il accompagne régulièrement des films muets et a composé une vingtaine  de musiques de films. Compositeur, ses œuvres ont été jouées en France, en Allemagne, en Italie, en Grande-Bretagne, en Russie, aux Etats-Unis et au Japon. Karol Beffa a été compositeur en résidence auprès de l’Orchestre National du Capitole de Toulouse de 2006 à 2009. En 2012-2013, il a été titulaire de la chaire annuelle de création artistique au Collège de France. En 2013, il a remporté une Victoire de la musique dans la catégorie « meilleur compositeur ».

1. Comment définiriez-vous votre style ?

Karol Beffa : Même si j’ai toujours aimé improviser (depuis que j’ai su jouer quelques notes de piano, vers cinq ans), c’est après un séjour à Berlin, en 1996, que je me suis vraiment consacré à la composition : je n’avais peut-être pas encore trouvé mon style, mais je me reconnais tout à fait dans les pièces écrites alors, malgré leurs maladresses. Elles allaient déjà dans deux directions clairement définies : un pôle contemplatif, extatique, au rythme harmonique souvent très lent (musique de couleurs et de textures), et un pôle dynamique, d’une extrême nervosité, où la musique prend souvent la forme d’un mouvement perpétuel (musique du rythme et de l’énergie). En travaillant par la suite sur Ligeti, j’ai trouvé ces mêmes tendances de clouds et de clocks — Clocks and Clouds, c’est le titre d’une des pièces de Ligeti. Disons qu’au début j’étais plus volontiers « Clouds » et qu’avec le temps je suis devenu plus franchement « Clocks ». J’essaye maintenant de combiner les deux pôles selon les instruments et la formation pour laquelle j’écris, et éventuellement de passer de l’un à l’autre par condensation ou vaporisation progressives… Par ailleurs, longtemps réfractaire au sentiment, je l’intègre maintenant volontiers à la sensation dans ma musique. Depuis quelques années, mon écriture s’est faite plus simple, plus épurée, notamment dans certaines pièces de musique sacrée.

2. Pianiste, compositeur, improvisateur… Qu’est-ce qui vous a poussé vers la musique?

Karol Beffa : Mes parents ont fait du piano dans leur enfance, mais sans plus. En revanche, j’ai trois grands-oncles polonais, que je n’ai jamais connus, mais dont j’ai appris que deux étaient des musiciens professionnels et que le troisième, bien que n’ayant pas fait d’études musicales, était un « homme-orchestre », jouant spontanément de quantité d’instruments. Mes parents ont surtout considéré que la formation normale de l’« honnête homme » devait inclure une culture musicale approfondie. Et que si l’Education nationale ne s’en chargeait pas, il fallait se tourner vers les Conservatoires. J’ai donc commencé par étudier au Conservatoire du 5e arrondissement de Paris, à l’âge de 5 ans. Mon premier professeur de piano s’appelait Marthe Nalet, une élève de Nadia Boulanger, qui m’a également initié à l’harmonie dès 7 ans. Elle partait du principe assez sain de ne pas dissocier interprétation et invention.

Au Conservatoire, j’ai pu pratiquer beaucoup de disciplines (piano, flûte à bec, puis saxophone ; musique de chambre, jazz, écriture — contrepoint, et harmonie dès 9 ans) jusqu’à mon entrée au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris (CNSMDP), à 14 ans. A partir de 7 ans, j’ai composé de petites pièces dont une Danse des quartes, dans le goût de Bartók. Il s’agissait de morceaux plus ou moins aboutis, qu’il m’est arrivé de reprendre par la suite : une pièce pour violoncelle composée dans ma jeunesse est ainsi devenue Rhapsodie pour violoncelle, quinze ans plus tard.

J’ai commencé à improviser dès que j’ai su poser les mains sur le piano. Ma première improvisation en public a eu lieu plus tard, à 13 ans. C’est le pianiste et compositeur Alain Kremski qui me connaissait qui m’a fait monter sur scène pour improviser à deux au Moulin d’Andé, lui aux bols tibétains et moi au piano.

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3. Racontez-nous votre parcours…

Karol Beffa : Mon parcours m’a aussi conduit vers des horizons autres que musicaux : j’ai fait une khâgne et ai intégré Normale Sup, avec l’idée de faire de la recherche en économie (je suis diplômé de l’ENSAE). A Ulm, on m’a suggéré de présenter l’agrégation de musique, même si je n’avais jamais fait de musicologie jusqu’alors. J’ai alors repassé le concours d’entrée au CNSMDP en écriture (car mes études en khâgne avaient interrompu mon cursus), et j’y ai suivi différentes classes jusqu’en 2002. Mes études techniques ont donc été longues. Pourtant, je ressens tous les jours l’utilité de ce passage obligé. En revanche, je n’ai pas fait, au conservatoire, d’études de musicologie à proprement parler (histoire de la musique, culture musicale, esthétique…). Je suis presque un autodidacte en ce domaine. Quant à l’Université, après avoir suivi une formation assez générale (licences d’histoire et de philosophie, maîtrise d’anglais, MPhil de l’Université de Cambridge), je me suis spécialisé en musicologie : j’ai consacré mon DEA et ma thèse aux Etudes pour piano de György Ligeti, l’un des compositeurs avec Henri Dutilleux à m’avoir sans doute le plus influencé. Et je vais soutenir mon Habilitation à diriger des recherches (HDR) cet automne.

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4. 8 fois lauréat au CNSMDP… Plutôt exceptionnel, non ?

Karol Beffa : Au CNSMDP, j’ai suivi les classes d’harmonie, de contrepoint, de fugue et formes, de musique du XXe siècle, d’orchestration, d’accompagnement vocal, d’improvisation au piano, de composition… Plus que ces huit Prix, ce qui est assez exceptionnel c’est d’avoir passé mon prix d’analyse en candidat libre, et surtout, de n’avoir obtenu aucune récompense en composition… Avec le recul et au vu du jury, je m’en amuse assez.

5. Une journée type, pour vous ?

Karol Beffa : J’ai désormais du mal à me lever tôt alors qu’enfant j’étais insomniaque. C’est dommage, car cela me fait perdre du temps alors que je dois disposer de longues heures pour pouvoir écrire. De ce point de vue, la composition représente un vrai luxe : le temps est précieux, pouvoir se ménager des plages de temps n’est pas donné à tout le monde. L’inspiration peut venir n’importe quand (parfois la nuit…), n’importe où, quelquefois dans les lieux les plus inattendus : au cours d’une promenade, dans un bain paradoxal de solitude pris au milieu de la foule, dans le métro, au concert, dans un moment d’inattention (ça arrive…). Mais le travail d’élaboration a presque toujours lieu au piano, souvent après de longs moments d’hésitations, de tâtonnements. Comme composer est une activité solitaire, douloureuse, voire franchement déprimante, je suis content de pouvoir aussi enseigner, me produire comme pianiste en public et être partie prenante de projets associant plusieurs arts. Et j’ai aussi un grand besoin de sortir et de voir des amis.

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6. Qu’avez-vous tiré de votre expérience d’enfant acteur aux côtés de Lino Ventura, Michel Bouquet, Claude Rich, Pierre Arditi, Jean-Louis Trintignant… ?

Karol Beffa : De merveilleux souvenirs. Sans doute les plus beaux qu’un enfant puisse jamais avoir. J’ai fait deux grandes tournées de théâtre, la première pour Liberté à Brême, de Fassbinder, mis en scène par Jean-Louis Hourdin, où j’incarnais le fils d’Hélène Vincent, la seconde pour Grand-Père, de Remo Forlani, mis en scène par Michel Fagadau, où je jouais le petit-fils de Jean-Pierre Darras. J’ai aussi joué pour le Festival d’automne dans La Bonne Âme du Setchouan de Bertolt Brecht, sous la direction de Giorgio Strehler. A la Comédie française, dirigé par Jean-Pierre Vincent, j’ai interprété plus de cinquante fois le jeune Macduff dans Macbeth de Shakespeare. J’ai également joué dans deux opéras : Le Garçon qui a grandi trop vite de Giancarlo Menotti, et Le Petit Ramoneur de Benjamin Britten (Nathalie Stutzmann tenait le rôle de la gouvernante). A 7 ans, dans la série télévisée Mozart de Marcel Bluwal, j’incarnais le jeune Wolfgang ; Michel Bouquet était Léopold. Les épisodes passaient sur TF1 à 20h30 ; aujourd’hui, cela laisse songeur… Il y avait un épisode où Wolfgang était censé composer sa première sonate pour clavecin. J’avais pris l’habitude de noircir des partitions devant la caméra. Je suppose que je me suis pris au jeu car j’ai continué à le faire entre les prises, puis en dehors du tournage. Récemment, en fouillant dans mes armoires, je suis tombé sur quelques uns de ces morceaux et, c’est drôle, j’y reconnais en germe certains de mes traits stylistiques. Au cinéma, dans Femmes de personne de Christopher Franck, j’ai joué le fils de Pierre Arditi et de Marthe Keller. Marthe Keller a une liaison avec Jean-Louis Trintignant et le film raconte comment elle renonce à son amant pour regagner l’amour de son fils : d’où de très belles scènes de complicité entre la mère et son enfant, dont je garde des souvenirs émus. Parmi les acteurs, il y avait Philippe Léotard, Fanny Cottençon, Patrick Chesnais et Caroline Cellier. Puis dans La Septième Cible de Claude Pinoteau, j’ai été le fils de Lino Ventura — son dernier rôle. Je me souviens que, même miné par la maladie, Lino Ventura tenait à faire lui-même toutes ses scènes de cascades. C’était par ailleurs quelqu’un d’une extrême gentillesse. Un peu plus tard, Louis Malle m’a pressenti pour Au revoir les enfants. Cela aurait représenté six semaines de tournage. Je venais de quitter l’Ecole des enfants du spectacle pour entrer en seconde au Lycée Henri IV et j’ai eu peur de ne pas pouvoir tenir la route scolairement.

Avec le recul, cette appréhension me paraît stupide. N’avoir pas continué le théâtre et le cinéma est l’un de mes grands regrets. Heureusement, deux amis réalisateurs m’ont permis de renouer un peu avec l’écran. J’ai fait une simple apparition dans Sur ta joue ennemie, la première fiction de Jean-Xavier de Lestrade. Un peu plus tard, Mehdi Ben Attia m’a confié un petit rôle dans Je ne suis pas mort, celui d’un prof de philosophie à l’ENS. Les élèves du film étaient pour la plupart mes véritables élèves… Et plus récemment, le dessinateur Jul m’a demandé de faire la voix d’un professeur de musique préhistorique dans un épisode de sa série Silex and the City. Cela m’a bien amusé.

6. Quel est votre répertoire en tant que pianiste ?

Karol Beffa : Je donne peu de concerts comme interprète. Je joue Bach, Mozart, Chopin, Ravel, telle ou telle sonate de Schubert, quelques pièces rares de Koechlin, peu de musique contemporaine. Je joue aussi ma musique, même si d’autres l’interprètent mieux que moi : Lorène de Ratuld, par exemple, qui a enregistré beaucoup de mes pièces pour piano seul (Six Études, Sillages, Voyelles) dans le cadre d’un disque qui comprend aussi la sonate de Dutilleux (CD AmeSon). Ou bien Dana Ciocarlie, dédicataire de deux de mes Etudes pour piano, et qui les joue dans le monde entier (CD Triton). On encore Tristan Pfaff, qui a créé le deuxième cahier de mes Etudes pour piano. Ou enfin Jean Dubé et Vanessa Benelli Mosell, qui ont tous les deux joué ma Suite : Vanessa l’a d’ailleurs enregistrée très récemment (CD Decca). Elle a tout de suite compris l’esprit de la pièce, sans même que nous ayons eu besoin de nous voir.

Comme pianiste, je pratique plus volontiers l’improvisation, à l’occasion de projection de films muets, de lectures de textes (Toni Morrison, Saint-François de Sales, Baudelaire, Proust…), ou à partir de thèmes donnés par le public, des thèmes qui sont très divers : on me demande aussi bien de jouer un tango à la manière de Debussy, un choral dans le style de Bach sur un thème des Maîtres-Chanteurs, d’imaginer une rencontre entre Don Giovanni et Carmen, de m’inspirer d’un tableau comme Guernica, de La Marseillaise, du Tour de France, d’imaginer « quelque chose de triste à la main gauche et de joyeux à la main droite », d’illustrer « 30% de touches noires »…

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7. Quelles sont vos sources d’inspiration en tant que compositeur ?

Karol Beffa : La problématique des liens qu’entretiennent la musique d’une part, le geste et le mouvement d’autre part m’intéresse beaucoup. Aussi suis-je attiré par le spectacle vivant, sous toutes ses formes. Ainsi, cela a été pour moi une expérience très riche d’écrire une partition pour voix, violon et percussions ethniques qui accompagnait des numéros de trapèze, dans le cadre des « Friches musicales » d’Evry de 2003 et une autre, une pièce symphonique, Horizontal, que Le Printemps de Pérouge m’avait commandée en 2002 à l’intention de la soprano Marie Devellereau et de l’Orchestre National de l’Opéra de Lyon pour accompagner un spectacle de « danse verticale » acrobatique. Dans le même ordre d’idées, l’oratorio-ballet Marie-Madeleine, la robe de pourpre (2004-2005), mis en scène pas Yves Coudray, avec Françoise Massé dans le rôle-titre, m’a permis d’approfondir la relation entre la voix et la danse.

En fait, le problème plus général du rôle de la musique dans sa relation avec les autres arts est au centre de mes préoccupations. Dans ces arts, j’englobe évidemment arts plastiques et arts de la parole. J’ai ainsi improvisé une atmosphère sonore pour le vernissage d’une exposition de photos d’Alix Laveau au festival de Bel-Air (2005). Récemment, au Baron, j’ai participé à une expérience amusante en compagnie du poète Guillaume Métayer et de l’illustratrice Ophélie Aubert. Le public proposait des thèmes, et nous devions, tous trois, improviser chacun dans son art. Au théâtre, j’ai composé en 2004 une musique pour l’adaptation par Jean-Pierre Nortel du roman de Beatrix Beck, Léon Morin prêtre. J’ai écrit deux Contes musicaux, l’un d’après L’Œil du Loup, de Daniel Pennac, l’autre sur L’Esprit de l’érable rouge de Minh Tran Huy. La compagnie Julien Lestel a créé un Ballet sur ma musique, Corps et Âmes, qui a été donné un très grand nombre de fois en France et en Italie. J’ai aussi écrit deux opéras pour Laurent Festas, sur des livrets tirés des romans de Kafka Amerika et Le Château.  Donnés d’abord en France (Auvergne et PACA), les opéras ont tourné aussi au Mexique, en Roumanie, en Bulgarie, en Hongrie. Je regrette qu’ils n’aient pas encore été donnés en Ile-de-France. J’ai actuellement des projets en discussion avec Nicolas Le Riche.

8. Avez-vous déjà composé pour un film ?

Karol Beffa : Oui, j’ai écrit une vingtaine de musiques de films. Le cas de la musique de film est un peu spécial car, à de rares exceptions près, musique pour le concert et musique de film relèvent de milieux professionnels assez étanches, ce qui est regrettable. Il est difficile d’entrer dans le cénacle des compositeurs de musique de film. J’ai néanmoins eu l’occasion de collaborer très tôt à la composition de la musique d’un film pour Arte, Rokoko (1997), d’après Goldoni, et j’ai ensuite entièrement écrit la musique d’un film muet, un moyen métrage, Roméo et Juliette, toujours pour Arte (2002). J’ai par la suite écrit la musique du documentaire de Benoît Rossel intitulé Le Théâtre des opérations (qui a reçu le Prix du cinéma suisse TSR au festival Visions du réel à Nyon en 2007). Benoît Rossel m’a mis alors en contact avec deux réalisateurs : d’abord Stéphane Breton, avec qui j’ai travaillé pour la musique de quatre de ses films : Le Monde extérieur, Nuages apportant la pluie, Quelques jours ensemble et Chère humaine ; ensuite Jean-Xavier de Lestrade (auteur notamment d’Un Coupable idéal, Oscar 2002 du meilleur documentaire) dont j’ai écrit la musique du premier film de fiction : Sur ta joue ennemie (la partition a été sélectionnée pour le Prix France Musique de la meilleure musique de film 2008) et pour lequel j’ai collaboré à la musique de Parcours meurtrier d’une mère ordinaire.

Depuis, j’ai écrit d’autres musiques de films : de deux longs-métrages de Mehdi Ben Attia, Le Fil et Je ne suis pas mort ; du film Le Voyage américain de Philippe Séclier (parti sur les traces du photographe Robert Franck, auteur du livre aujourd’hui cinquantenaire Les Américains) ; du documentaire Voyage dans la symbolique romane, de Jean-Michel Lesaux ; du documentaire Entre les Bras de Paul Lacoste ; du moyen-métrage Mille feuilles de Daria Panchenko. Très récemment, dans Comme un avion, Bruno Podalydès a utilisé Attente, une de mes improvisations au piano qui avait été enregistrée. Et Caroline Thiénot-Barbey a illustré le portrait cinématographique qu’elle trace de son mari, le photographe Bruno Barbey avec des extraits de ma musique. J’ai d’autres projets avec le romancier et philosophe Olivier Pourriol.

9. Comment choisissez-vous vos interprètes ?

Karol Beffa : Parfois, les interprètes vous sont imposés par le commanditaire ; le plus souvent, le choix se fait d’un commun accord entre commanditaire et compositeur. La chance que j’ai d’écrire pour des instrumentistes de très haut niveau me permet bien sûr de pousser à l’extrême les limites instrumentales. Cela a été le cas pour mon Concerto pour piano (2009), condensé des difficultés techniques que peut avoir à affronter un soliste : mobilité, écarts, endurance, déplacements, vitesse, sens du rythme et des déhanchements… J’ai recherché quelque chose d’assez spectaculaire, je voulais que Boris Berezovsky qui se joue de toutes les difficultés techniques prenne du plaisir à l’exécuter. Pour le Concerto pour violon (2007) que j’ai écrit pour Renaud Capuçon, j’avais à l’esprit la sonorité très particulière de Renaud dans le grave et sa très large palette expressive. Le concerto est à son image. Souvent, un va-et-vient entre compositeur et interprètes est possible. Ainsi, pour le duo Masques (2004) écrit à l’intention de Renaud et Gautier Capuçon, j’ai pu expérimenter avec eux certaines choses en répétition, et prendre en compte leurs suggestions pour apporter quelques modifications à la partition. Ce travail en compagnie des interprètes est particulièrement poussé avec Arnaud Thorette — à l’alto —, Geneviève Laurenceau — au violon — et Johan Farjot — au piano ou à la direction (de chœur ou d’orchestre) —, qui défendent depuis longtemps ma musique. J’ai confiance en leur jugement, je suis à l’écoute de leurs suggestions et de leurs conseils. C’est pourquoi il m’a paru naturel qu’ils soient les interprètes de mon premier disque monographique de musique de chambre Masques (2009). J’ai également eu des contacts très enrichissants avec les trois harpistes avec qui j’ai eu l’occasion de travailler : Marielle Nordmann, Marie-Pierre Langlamet, Emmanuel Ceysson.

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10. Comment parvenez-vous à transmettre l’essence même de vos compositions à vos interprètes ?

Karol Beffa : Si l’on s’en tient au piano, l’instrument que je pratique, je dois dire que je préfère confier à d’autres la création de mes pièces. Car pour être à peu près certain que la forme d’une nouvelle pièce me convient, il faudrait que je m’enregistre pour percevoir à l’écoute l’œuvre dans sa totalité. En la faisant interpréter par d’autres, je garde une certaine distance, qui m’aide à apporter quelques corrections éventuellement. De toute façon, la transmission d’une œuvre d’un pianiste à d’autres interprètes est essentielle : si j’étais le seul à vouloir jouer ma musique, ce ne serait pas très bon signe. Que d’autres la jouent pour moi m’ouvre parfois des perspectives insoupçonnées.

11. Votre meilleur souvenir sur scène en tant que : pianiste, compositeur, improvisateur ?

Karol Beffa : Comme pianiste, ce sont sans doute les concertos de Mozart et de Beethoven que j’ai joués très jeune avec orchestre. En tant que compositeur, les « créations mondiales » (comme on désigne, dans le jargon de la musique contemporaine, la toute première fois où une œuvre est jouée) de Masques (2004), par Renaud et Gautier Capuçon, et de trois de mes concertos, pour piano (avec Boris Berezovsky) et pour violon (par Renaud Capuçon pour le premier ; par Akiko Suwanai pour le second, intitulé A Floating World), ont représenté des moments très forts, car ce sont des œuvres qui m’ont coûté du temps, de l’énergie, et dans lesquelles j’ai mis beaucoup de moi-même. Je garde aussi un souvenir très ému des séances de répétition, salle Pleyel, de ma pièce Oblivion, écrite pour une vingtaine de musiciens du London Symphony Orchestra et une centaine d’apprentis violonistes des conservatoires d’Ile-de-France. La plupart de ces enfants se produisaient pour la première fois en public… Autre souvenir marquant : avoir entendu en 2009 un chœur bulgare chanter à Plovdiv des extraits de ma Messe, la fatigue du voyage décuplant l’émotion. Enfin, je me souviens des lectures par Toni Morrison, Prix Nobel de littérature, d’extraits de son roman Love, lors de sa réception à la Sorbonne en 2004 : j’ai eu la chance d’en faire un commentaire musical improvisé dans un amphi bondé. Autre moment mémorable d’improvisations : celles que les organisateurs du festival du Périgord noir m’ont permis de faire il y a quelques années sur Les Deux Orphelines de Griffith, un film que je rêvais d’accompagner depuis plus de dix ans… Et je garde un excellent souvenir des séances d’improvisation collective que j’ai eues successivement avec le contrebassiste Barre Phillips et avec plusieurs membres de l’ensemble Contraste : Raphaël Imbert au saxophone, d’Arnaud Thorette à l’alto, et de Johan Farjot à l’orgue Fender. Le CD Miroir(s) reproduit certaines improvisations de cette séance.

Tugan Sokhiev, Karol Beffa, Boris Berezovsky et l'Orchestre du Capitole de Toulouse

Tugan Sokhiev, Karol Beffa, Boris Berezovsky et l’Orchestre du Capitole de Toulouse

12. Que vous apporte le fait d’enseigner ?

Karol Beffa : J’enseigne depuis longtemps l’orchestration. J’ai commencé à l’enseigner au Conservatoire du 18e arrondissement de 2000 à 2004, et depuis je l’enseigne à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, où je suis Maître de conférences. Enseigner une matière technique comme l’orchestration suppose que l’on soit un très bon pianiste lecteur. C’est aussi l’occasion d’approfondir ma connaissance à la fois du répertoire orchestral et des possibilités de chaque instrument. J’enseigne également à l’ENS la musicologie (analyse et histoire de la musique), ce qui m’amène à découvrir un répertoire rare, m’incite à renouveler mon questionnement sur la musique et à mettre en doute certaines certitudes esthétiques.

13. Quelles missions donnez-vous à la musique ?

Karol Beffa : Elles sont évidemment nombreuses et incluent la consolation, le réconfort. Si l’on considère que la musique peut apporter un peu de joie ou contribuer à soulager le mal-être, on peut légitimement lui assigner une certaine fonction sociale. Or je pense qu’il y a une forte désaffection du public pour la musique savante, probablement aggravée par le fait que les gouvernements (de gauche comme de droite), depuis trente ans, se sont concentrés sur l’offre plutôt que sur la demande de musique : de l’argent existe au Ministère de la Culture pour subventionner la création, il n’y en a guère pour former les publics. Or, les publics vieillissent, toutes les enquêtes le prouvent. En tant que compositeur en résidence auprès d’orchestres, de conservatoires ou de festivals, et encore dans le cadre de Master classes à l’auditorium du musée d’Orsay, l’un de mes rôles a été de travailler à la formation de nouveaux publics, en particulier auprès des jeunes.

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Le désintérêt des auditeurs pour la musique savante en général est une chose, le divorce entre les mélomanes et une bonne partie de la musique contemporaine en est une autre. Si cette dernière ne passe pas auprès de ce public, il faut se demander si c’est la faute du public ou celle de cette musique qu’on lui propose… Il y a des compositeurs qui, suivant en cela le précepte beethovénien — « ils comprendront bien un jour » —, s’imaginent que leur heure finira par venir. On peut s’en désoler ou s’en réjouir, mais force est de constater que, près de cent ans après avoir été écrite, à peu près toute la production atonale de Schonberg reste incomprise et n’est toujours pas entrée au répertoire.

Comme compositeur, je me trouve dans une position délicate : je me considère comme un compositeur de musique savante, mais accessible. Je ne crois pas faire le même métier qu’un artiste de « musiques actuelles », mais pas vraiment non plus celui d’un compositeur expérimental et délibérément hermétique. La musique que j’écris n’a évidemment pas pour but premier de plaire au public ; c’est simplement celle que, comme auditeur, j’aimerais entendre au concert.

14. Quels sont vos projets pour 2015 et 2016 ?

Karol Beffa : J’ai plusieurs CDs qui viennent de sortir, notamment LIBRES (Jazz Village), un disque d’improvisation avec le saxophoniste Raphaël Imbert, et Into the Dark (Aparte), mon premier disque monographique de musique orchestrale. Trois autres disques monographiques sont en attente : l’un consacré à ma musique pour clarinette ; l’autre à ma musique pour instruments à vents ; le troisième à mes premiers concertos pour piano et pour violon.

J’ai par ailleurs en cours d’écriture un cycle de mélodies pour contre-ténor et piano sur des poèmes chinois du XIIe siècle qui m’a été commandé par une Allemande, ancien magistrat à la Cour européenne de justice ; un quatuor de guitares pour le jeune Quatuor Eclisses ; un duo violoncelle-piano, œuvre imposée du Concours de musique de chambre de Lyon ; un Concerto pour mandoline et orchestre à cordes pour Julien Martineau et l’Orchestre National du Capitole de Toulouse ; et également un Concerto pour violoncelle, pour Gautier Capuçon et l’Orchestre de la radio de Leipzig dirigé par Kristjan Järvi (pour lequel nous sommes encore en recherche d’un commanditaire…). Et j’ai terminé avec le mathématicien Cédric Villani un livre qui s’appelle Les Coulisses de la création (Flammarion).

 

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