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En attendant Godo

Ecrivain, poète et essayiste, Emmanuel Godo envi­sage la lit­té­ra­ture comme “expé­rience inté­rieure”. Agrégé de lettres, docteur ès lettres, Emmanuel Godo enseigne la littérature en classes préparatoires au lycée Henri IV de Paris et à l’Institut catholique de Lille.

Ses premiers travaux sont consacrés à l’œuvre littéraire de Maurice Barrès. Sa thèse est publiée en 1995 aux Presses universitaires du Septentrion sous le titre La Légende de Venise, Maurice Barrès ou la tentation de l’écriture. Il y étudie le rapport très ambigu que Maurice Barrès entretient avec la création littéraire, passion dont il craint la dimension destructrice.

À partir de 2001, Emmanuel Godo élargit son champ de recherche : de Victor Hugo à Jean-Paul Sartre, de Gérard de Nerval à Paul Claudel, d’Alfred de Musset à Léon Bloy, il s’interroge sur la manière dont l’acte d’écrire implique une traversée des apparences, une expérience des limites et engage celui qui l’accomplit véritablement dans un face à face avec l’inconnu.

Grâce au soutien amical des écrivains Jean-Pierre Lemaire, Sylvie Germain et Colette Nys-Mazure, il publie, en 2012, son premier ouvrage de fiction, Un prince, aux éditions Desclée de Brouwer. Autant qu’une fiction, cet ouvrage se présente comme un poème en prose, tombeau d’un inconnu, qui a la particularité stylistique de ne comporter qu’une seule longue phrase.

A partir de 2017, même s’il se consacre toujours à la critique littéraire, Emmanuel Godo infléchit plus nettement son oeuvre vers la création. Tour d’abord, à travers une exploration méditative des territoires personnels entreprise aux éditions Salvator, comportant deux volets – Ne fuis pas ta tristesse (2017) et Mais quel visage a ta joie (2019). Ensuite par l’écriture d’une auto-fiction avec Les Trois Vies de l’écrivain Mort-Debout (éditions des Busclats, 2018). L’ouvrage, né de la rencontre avec Marie-Claude Char et Michèle Gazier, prend la forme d’un journal imaginaire dans lequel un certain Godo questionne son rapport à la matière littéraire.

Mais l’étape la plus importante de cette évolution concerne la poésie. En juin 2018, les éditions Gallimard, à l’instigation de Guy Goffette, décident d’accueillir dans la collection Blanche, le premier recueil d’un poète qui se qualifie lui-même de “souterrain” : Je n’ai jamais voyagé. Emmanuel Godo ne dissocie pas son travail critique et son travail de création dans la mesure où il considère l’interprétation des grands textes littéraires comme un préalable indispensable à l’acheminement vers une écriture personnelle.

A l’été 2019, Emmanuel Godo publie une série de six articles consacrés à Paul Claudel dans les cahiers Les Essentiels de l’hebdomadaire La Vie. Enrichis d’un prologue et d’un épilogue en forme de prière à Paul Claudel, ces articles donnent lieu à une publication aux éditions Salvator : Une Saison avec Claudel. En octobre 2019, il publie un roman aux éditions du Cerf, Conversation, avenue de France, entre Michel Houellebecq, écrivain et Évagre le Pontique, moine du désert, fiction en forme de fable qui pose la question du rôle de l’écrivain dans la société du spectacle.

1. Vous considérez-vous comme une figure de la littérature contemporaine ?

Emmanuel Godo : Je ne crois pas être une figure. Sans cultiver l’effacement, je me méfie de l’exposition médiatique de l’écrivain. Le type d’écriture que je pratique exige du silence, un développement rigoureusement souterrain, obéissant à ses propres rythmes, ce qui n’est guère compatible avec le temps de l’actualité et du spectacle. Cependant, comme tout écrivain, je viens régulièrement présenter le fruit de cette maturation à mes contemporains : mais je dois ressembler à une sorte d’homme préhistorique (portant veste et cravate) qui sort de temps à autre de de sa caverne. Il vient dire qu’on peut parler donc vivre autrement.

2. Comment définiriez-vous votre style ?

Emmanuel Godo : Je ne sais pas si je suis le mieux placé pour le définir. Écrire, pour moi, c’est chercher la langue du pays où je voudrais vivre : un pays fait de dignité, de ferveur, de confiance dans les vertus de l’homme raccordé à sa source. J’espère que mon style ressemble à ce pays, fraternel, recueilli, faisant bon accueil aux vivants et aux morts. Le poète ne se contente pas de préparer l’avènement d’un pays plus authentiquement humain, il fait tout pour le faire advenir : c’est pour cette raison que, dans tout poème accompli, il y a une réserve d’énergie folle – quiconque le lit doit en être transformé.

3. Racontez-nous votre parcours…

Emmanuel Godo : J’ai d’abord écrit des essais critiques qui étaient des exercices d’admiration. Avant d’écrire, il faut apprendre. C’est très long. Je me suis mis à l’écoute des œuvres de Hugo, Nerval, Claudel, Bloy, tant d’autres, comme un préalable indispensable. La connaissance de l’œuvre des autres, des « grands autres » que sont les génies permet d’approfondir la connaissance de soi. Dans le corps-à-corps avec la voix, l’imagination et la pensée de ces admirables « grands autres », on finit par découvrir les siennes. Sinon l’écriture n’est qu’artifice – une chose à quoi il ne vaut pas de consacrer sa vie. Après ces exercices d’admiration, le chant intérieur a pu se faire entendre. Avec des proses comme Un prince (Desclée de Brouwer, 2012) et plus récemment de la poésie, avec Je n’ai jamais voyagé (Gallimard, 2018).

4. Quel chemin vous a mené à la poésie ?

Emmanuel Godo : L’épreuve de la nuit, après la mort de mon père, durant mon enfance. Les mots sont venus me dire que j’étais poète. Il m’a fallu plus de quarante ans pour répondre sérieusement à leur appel. Mais à cette épreuve, il faut ajouter l’amitié avec les poètes, la médiation des professeurs de littérature au lycée puis en prépa, les enthousiasmes de l’adolescence, pour Mallarmé, Nerval, Baudelaire, Jammes, plus tard pour Reverdy, Verlaine, Apollinaire, tant d’autres. Dans une vie, il arrive un moment où l’on s’éveille d’une torpeur qu’on a  confondue jusque là avec l’existence. Dans nos ténèbres, pour citer Char, la beauté n’occupe pas une place parmi d’autres, elle exige un règne sans partage. La poésie est en elle-même un chemin, un chemin de vérité qui me mène, en moi, à la source du feu qui donne vie. Ceci n’est pas une image. Un poème est la vie resserrée sur ses rythmes fondamentaux. Il réalise la promesse sans l’assouvir, en lui gardant sa force blessée de désir. C’est ce qui fait qu’il n’est pas seulement lisible mais qu’il déclenche des déflagrations.


5. Quelles voix antérieures marquent votre écriture ?

Emmanuel Godo : Le fait que nous soyons contemporains d’un monde vide, d’une puissance d’abrutissement sans précédent dans l’histoire de l’humanité, nous contraint à nous armer de toutes les forces spirituelles disponibles. Parmi les poètes, il n’y a presque pas une voix du passé qui ne m’aide à rester en vie. Dante, cependant, est mon maître indépassable. J’ai besoin de lire chaque semaine un chant de La Divine Comédie, crayon à la main, dans un mouvement où l’étude se fait innutrition, comme l’on disait à la Renaissance : je demande au livre un peu de l’aliment qui fait revivre. On nous a volé le ciel, l’idée d’âme, de salut, d’éternité, on nous a dépouillés de tout ce qui faisait de nous des hommes : à la mesure de mes forces j’essaie non seulement de ne pas être englouti dans le Néant contemporain mais encore de reconstruire un monde, un cosmos habitable. La tâche est titanesque mais si nous ne la tentons pas, nous sommes définitivement perdus.


6. Comment réagissez-vous face à la reconnaissance, à la consécration de votre talent d’écrivain ?

Emmanuel Godo : Je ne crois pas être « reconnu » ni « consacré ». Mes derniers ouvrages, en particulier les deux premiers volets d’une trilogie de la vie intérieure (Ne fuis pas ta tristesse, Mais quel visage a ta joie ?) parus chez Salvator en 2018 et 2019, ainsi que le recueil de poèmes Je n’ai jamais voyagé, ont attiré une certaine attention sur mon œuvre. Mais pas au-delà. Le système de reconnaissance dans une société du spectacle et de l’argent-roi comme la nôtre fonctionne de telle manière qu’il y a une certaine nécessité – ne parlons pas d’honneur – à ne pas être pleinement reconnu ou consacré. C’est lorsqu’il a faim que l’ogre vient vous dire qu’il vous aime. Mon œuvre, comme je vous le disais pour commencer, a besoin d’une maturation lente. Le poète est un cuisinier qui met des siècles à préparer son plat. Lorsqu’il est prêt, il est mort depuis longtemps… Les seules consécrations acceptables sont posthumes. Les petits jeux de la vanité se sont alors évaporés dans la mort, et c’est mieux ainsi.

7. Dans quelles mesures les rencontres et les lieux influencent-ils votre écriture ?

Emmanuel Godo : L’écriture poétique chez moi naît de visions, de visages entrevus, de silhouettes qui viennent bouleverser les somnolences sans se faire annoncer. Les lieux qui me sollicitent sont de deux ordres : il y a les paysages, les grandes plaines particulièrement, avec ciels à la flamande et chemins de craie – je rêve d’y courir et d’y retrouver la maison de mon père. Et il y a la ville. Paris surtout. Je m’aperçois que je suis plutôt un poète de la ville. Un homme qui marche et qui ne sait pas exactement si, au coin de la prochaine rue, il ne va pas apercevoir sa mère jeune fille ou Celan qui traînent dans les parages.

8. Le voyage qu’il soit réel ou intérieur semble être ce fil continu dans vos ouvrages…

Emmanuel Godo : Je me suis toujours imaginé qu’une vie, vue en surplomb, cela devait ressembler à un parcours, avec des cercles où on fait les cent pas, des tas de lignes qui s’entrecroisent, des spirales, des traversées, tout un jeu compliqué. Et si on avait la possibilité de s’élever, on s’apercevrait qu’on ne fait que frôler un seul point, que toute notre vie nous avons tourné autour. Ce point désigne la source. Là où nous aurions pu être le plus vivant, le plus authentique, le plus juste. C’est pour cela que j’ai intitulé le recueil Je n’ai jamais voyagé. Le grand voyage est ici : la fontaine est à deux pas, il suffit de s’arrêter un instant, de cesser de croire que c’est ailleurs que cela se passe, et nous la voyons – cette fontaine où nous ne pourrons plus jamais mourir de soif. Elle est à l’exact carrefour d’une croix.

9. Quel est votre rapport au temps ?

Emmanuel Godo : Nous vivons à l’intersection de deux temps : l’un horizontal, qui se mesure avec des montres, des agendas et des horloges. Sur cet axe-là, je suis pleinement de mon époque, je prends de plein fouet ses manques, ses démissions, le saccage qu’elle fait à la langue et au monde (à la langue DONC au monde). Mais il existe un autre temps, vertical, qui fait que je suis contemporain, par l’esprit, l’âme et le cœur, de Pétrarque aussi bien que d’Emily Dickinson. Le passé, en ce sens, n’est jamais passé : il est présence indéfectible, patrie invisible. Ma poésie est écrite à l’intersection de ces deux temps. Elle cherche à ne pas oublier que l’Éternité existe.

10. Votre écriture est empreinte d’une spiritualité profonde qui force le voyageur pressé à tout arrêter pour prendre conscience de sa propre finitude…

Emmanuel Godo : Le voyageur pressé, comme vous dites, est surtout un voyageur prisonnier des simulacres, du règne fascinant des images et des slogans. La poésie vient lui rappeler que ce monde-là n’est qu’illusion et qu’il suffit en effet de s’arrêter, de faire taire un instant le flux ininterrompu, pour que la vraie vie apparaisse, dans sa sublime sauvagerie, dans son imprévisibilité la plus fondamentale, dans sa nudité la plus bouleversante. Nous nous redécouvrons alors à la fois fini mais traversé par un désir d’infini : notre finitude est faite pour être brisée et aller rejoindre, par la mort, ce qui ne meurt pas.

11. Le poète est-il selon vous « l’étoile qui mène à Dieu, rois & pasteurs » comme le disait Hugo ?

Emmanuel Godo : S’il est une étoile, dans la vie du poète, c’est celle que lui font les brisures de l’existence, les deuils, les erreurs, les séparations. C’est une étoile profondément humaine, venue de l’ici de cette vie. Mais dans notre nuit, le poète fait œuvre d’espérance. Que serait une poésie qui ajouterait une malédiction à nos malédictions, un malheur à nos malheurs collectifs ? La poésie a un devoir d’espérance – une espérance née de l’épreuve de la nuit. Une poésie qui n’a pas fait l’épreuve de la nuit est un angélisme, c’est-à-dire un simulacre de plus dans nos pauvres vies exténuées de simulacres.

12.  Quelle est la place des mots aujourd’hui ?

Emmanuel Godo : La langue est aujourd’hui martyrisée, rendue amnésique, réduite à un usage mécanique : elle est devenue un attentat fait à la dignité de l’homme. Les poètes et les écrivains authentiques œuvrent à sa reconstitution : qu’elle puisse être hospitalière à nos complexités, miséricordieuse à nos blessures et à nos peines, qu’elle puisse être mémoire vivante, lien qui nous unit aux esprits qui nous ont précédés et qui nous montrent, à travers elle, le chemin de confiance vers l’accomplissement de la Vérité.

13. Vous arrive-t-il de douter ?

Emmanuel Godo : Il m’arrive de penser que, face à la puissance de la Machine à abêtir, mes moyens sont dérisoires : l’enseignement et les livres. Mais le renoncement serait la pire des défaites. L’humanité n’a jamais tenu que grâce à quelques chandelles.

14. L’expérience littéraire est-elle pour vous un acte de foi ?

Emmanuel Godo : Écrire, en soi, est un acte de foi : l’écrivain le plus incroyant croit que ses mots peuvent avoir un sens et un impact. Pour moi l’écriture est directement liée à l’expérience intérieure : tout texte est une forme de prière. Une adresse aux semblables, aux frères et sœurs en humanité et, à travers eux, une adresse au Plus-Haut.

15. Parlez-nous de votre dernier roman Conversation, avenue de France, entre Michel Houellebecq, écrivain et Évagre le Pontique, moine du désert (éditions du Cerf, 2019) ? 

Emmanuel Godo : C’est un texte qui me tient particulièrement à cœur. J’ai demandé il y a un an à Michel Houellebecq l’autorisation d’apparaître, en tant que personnage, dans une fiction. Sans connaître le sujet, il m’a donné son accord. Le roman se passe avenue de France, près de la Bibliothèque François Mitterrand, Michel Houellebecq se promène incognito. Nous sommes en septembre 2018. La France vient d’être sacrée championne du monde de football. Un homme aborde Houellebecq. On ne sait pas très bien de qui il s’agit. Sans doute un fou qui tient des propos assez amers et loufoques sur le monde contemporain. Une conversation se noue entre le grand écrivain du désenchantement qu’est Houellebecq et cet inconnu qui se prend pour un moine du désert ayant vécu au 4e siècle après Jésus-Christ, Évagre le Pontique, à moins que ce ne soit lui, si on croit aux fantômes. L’idée était de faire se rencontrer la désillusion et la plus grande espérance, l’homme du désastre et l’homme ivre de Dieu. Ce que nous sommes devenus et ce que nous aurions pu être. Les deux voix permettent de faire à la fois le diagnostic implacable du présent et de tracer des chemins. L’espérance, toujours l’espérance.

16. Quels sont vos projets à venir ?

Emmanuel Godo : La poésie est le cœur de mon œuvre. Au printemps, les éditions Gallimard publieront mon deuxième recueil, Puisque la vie est rouge. Je dois terminer le 3ème volet de la trilogie de la vie intérieure pour Salvator, consacré à l’amour et à la mort. Le reste est imprévisible. Le jardin et le verger sont entretenus régulièrement mais les récoltes n’obéissent à aucun calendrier régulier…

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