Arts, Interviews, Théâtre
Leave a Comment

Eric Génovèse, le Magnifique

Sociétaire de la Comédie Française depuis 1998, diplômé du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris et Chevalier des Arts et Lettres., Eric Génovèse mène en parallèle trois activités : comédien, récitant dans des ouvrages musicaux, et metteur en scène au théâtre et à l’opéra. En tant que comédien, il se voit proposer immédiatement des rôles majeurs dans des productions remarquées ; il joue ainsi Pasolini et aborde Corneille (Cléandre de “La Place Royale” et Ptolomée de “La Mort de Pompée”) mis en scène par Brigitte Jaques-Wajeman et Stanislas Nordey. En 1993, année de son entrée à la Comédie-Française, il est Louis Laine dans “L’Échange” de Claudel à la Comédie de Genève. Depuis, il interprète au Français les grands rôles du répertoire classique et contemporain sous la direction de metteurs en scène comme Youssef Chahine, Jorge Lavelli, Georges Lavaudant, Roger Planchon, Daniel Mesguich, Anatoly Vassiliev, Lukas Hemleb, Joël Jouanneau, Jean-Luc Boutté, Denis Podalydès, Andrei Serban ou Robert Wilson… Son répertoire comprend des auteurs aussi divers que Shakespeare (Hamlet et “La Tempête”), Molière évidemment (Cléante de “L’Avare”, Covielle du “Bourgeois Gentilhomme”, le rôle-titre du “Tartuffe”, Philinte du “Misanthrope”, Amphytrion…), les tragiques, Racine (Hippolyte de “Phèdre”, Oreste d’”Andromaque” et Xipharès de “Mithridate”), Corneille encore (“Tite et Bérénice”, Clitandre), mais aussi Feydeau, Rostand, Duras, Tony Kushner, Copi, Lars Noren ou La Fontaine… On l’a vu au cinéma et à la télévision sous la direction de James Ivory, Benoît Jacquot, Gérard Vergez entre autres. On a pu le voir sur les scènes de la Comédie-Française dans “La Grande Magie” d’Eduardo De Filippo, dans “Les Naufragés” de Guy Zylberstein, dans “La Pluie d’été” de Marguerite Duras, “Peer Gynt”, “La Place Royale”, “Phèdre”, “Les Trois Sœurs”, “Cyrano de Bergerac”, “L’Anniversaire” d’Harold Pinter, “Phèdre”, “Lucrèce Borgia”, “Le Misanthrope”, “La Double Inconstance”. Il se produit en outre dans un spectacle de cabaret réunissant les comédiens du Français autour des chansons de Georges Brassens. Cette saison en 2016, avec la Comédie-Française il participe au “Misanthrope”, “La Double Inconstance”, “Lucrèce Borgia”, “La Mer” de Edward Bond et jouera dans “Les Damnés” de Visconti au Festival d’Avignon (Palais des Papes).

Son activité musicale, née d’un apprentissage du piano dès l’enfance, se concrétise par une intense participation en tant que narrateur lors de concerts ou des versions scéniques d’œuvres comme le “Lélio” de Berlioz, “Le Martyre” de Saint Sébastien de Debussy, “Le Roi David” de Honegger, “L’Histoire du Soldat” de Stravinsky, “Le Serment de Tansman”, “L’Histoire de Babar” de Poulenc, “Pierre et le Loup” de Prokofiev, “L’Enlèvement au sérail” de Mozart, “Hydrogen Jukebox” de Philip Glass, The Young Person’s Guide to the Orchestra de Britten, “Peer Gynt” de Grieg… avec les orchestres philharmoniques de Radio-France, du Luxembourg, de Lorraine, l’Ensemble Orchestral de Paris, l’Orchestre National de France, à l’Opéra de Rome, Salle Gaveau, au Capitole de Toulouse et au Théâtre des Champs-Elysées sous la direction notamment de Kurt Masur, John Nelson, Emmanuel Krivine, Alain Altinoglu, Jean-Christophe Spinosi, Vladimir Cosma… ou en formation chambriste avec le Trio Wanderer, Gordan Nikolitch, Claire Désert, Muza Rubackyté ou encore avec le baryton Matthias Goerne. Au cours de l’été 2012, il fait ses débuts au Japon dans “Jeanne d’Arc au Bûcher” d’Honegger (Frère Dominique) dans le cadre du Saito Kinen Festival de Matsumoto, production reprise lors de la saison 2014-2015 à l’Opéra de Monte-Carlo, à la Halle au Grain de Toulouse, à la Philharmonie de Paris (Orchestre de Paris, dir. Kazuki Yamada) puis au Lincoln Centre de New York (New York Philharmonic, dir. Alan Gilbert), aux côtés de Marion Cotillard. Il prête sa voix lors de l’enregistrement de “Une Journée” de Martial Caillebotte avec le Chœur régional Vittoria d’Île-de-France et l’Orchestre Pasdeloup et retrouve l’Orchestre National de France pour “La Machine de Trurl” de Pascal Zavaro à Radio-France.

Enseignant l’art dramatique en lycée et au Cours Florent, il signe sa première mise en scène, “Les Juives” de Robert Garnier au Théâtre du Marais en 2001. Il met en scène avec la collaboration de l’IRCAM “Le Privilège des Chemins” de Fernando Pessoa à la Comédie-Française en 2004 et met en scène la pièce “Erzulie Dahomey” de J.-R. Lemoine à la Comédie Française en 2012. L’Opéra National de Bordeaux lui confie sa première mise en scène lyrique, “Rigoletto”, en 2007. En début de saison 2008-2009, il met en scène “Cosí fan tutte” au Théâtre des Champs-Elysées repris en avril 2012. Il est réinvité par l’Opéra National de Bordeaux pour mettre en scène l’opéra “L’Ecole des Femmes” de Rolf Liebermann lors de la saison 2010-2011, et met en scène “Anna Bolena” de Donizetti à la Staatsoper de Vienne. 

Capture

12JOANJUMP-articleLarge-v2

1. Vous considérez-vous comme une figure du Théâtre ?

Eric Génovèse : Une figure, incontestablement puisque j’ai la chance d’y jouer sans discontinuer depuis bientot 20 ans. Mais de quelle importance, je l’ignore… ça n’est pas à moi d’en juger ! (rires). Disons que j’y ai une activité trés intense, que je suis dans un théâtre approximativement 300 jours par an, que je croise mon nom sur pas mal d’affiches dans les rues….

tartuffe4-686x1024

2. Comment définiriez-vous votre style ?

Eric Génovèse : Il est assez difficile pour un comédien de définir ce qui fait son originalité, ce qui fait qu’on le demande, qu’on l’imagine ici ou là… Sa faculté à faire naître le désir. A vrai dire, j’attaque toujours les répétitions en essayant d’oublier tout, en étant le plus disponible, le plus vierge possible. Comme c’est de toute façon impossible car la technique et l’expérience que l’on a sont gravées et difficilement effaçables, je tends au style “page blanche”. C’est assez inconfortable mais j’aime assez vagabonder d’un style à l’autre : épouser celui qui convient à ce que je suis censé défendre. Il faut pour cela se permettre la perméabilité, donc, éprouver ses propres limites. Chaque metteur en scène avec qui j’ai travaillé m’a raconté de moi des caractéristiques différentes…

Capture

Je ne pense pas être un intellectuel. Un homme qui pense, oui mais avec tous ses sens. Peut-être, sans doute même, je suis un acteur de texte. Mon rapport à la matière textuelle m’a souvent été cité comme un point fort. On m’a même parlé de” Touche de texte”, comme on parlerait d’un toucher pour un pianiste ou d’un trait pour un peintre. C’est le plus beau compliment que l’on m’ait fait… Je pense ne pouvoir parvenir à rien sans un bon texte. Le silence qui précède et suit une phrase est pour moi le gage de la qualité, de la portée de cette phrase et c’est lui que je vise en réalité lorsque je travaille. J’aime Dire, par dessus tout pour faire vivre l’intensité de ce silence, le trouble qu’il convoque. Cela peut sembler paradoxal mais c’est ainsi que je vis les choses.

J’entends souvent qu’il y aurait un style Comédie Française, ce qui ne veut à peu près rien dire, en tous cas aujourd’hui. En étant tout à fait sincère, je ne vois chez tous mes camarades que deux points communs: la rapidité et la souplesse. Certaines approches sont diamétralement opposées au sein même de cette troupe. Et je ne considère pas qu’un style soit façonné par un lieu dans lequel on travaillerait. Il est le fruit d’une réflexion, d’une expérience, de ce que l’on vit et de comment on le vit, donc, propre à chacun. Si je devais me choisir un Style, il faudrait qu’il soit suffisamment identifiable mais qu’il ne ressemble en rien à une étiquette. Un style complexe à déchiffrer mais évident à recevoir.

LA MER -

3. Le Théâtre… Une vocation ?

Eric Génovèse : A priori, je n’y étais pas pré-disposé : Je suis issu d’une famille plutôt modeste et peu encline à l’art théâtral. Quelques indices cependant : Ma grand mère paternelle ne savait ni lire, ni écrire, mais regardait “des chiffres et des lettres” tous les soirs avec gourmandise. Ma grand mère maternelle chante Werther ou Rigoletto sans avoir jamais mis les pieds dans un Opéra…. Ma mère était couturière. Elle avait des doigts d’or. Mon pére lui, né italien et naturalisé français à l’âge de 11 ans était parti pour faire des études. Il était à peine devenu ingénieur en électronique lorsque je l’ai perdu, j’étais encore un petit enfant. J’ai retrouvé cependant deux livres qui lui appartenaient, très tard, des pièces de Hugo et de Marivaux, cela m’a beaucoup ému et intrigué. Ma tante m’emmenait très jeune voir des expos de Giacometti, Miro, Picasso, Ernst… Et des concerts de Lou Reed, Patty Smith, Jaco Pastorius, Keith Jarrett….. A l’âge de 9 ans un panneau affichant “cours de théatre” m’a frappé et j’ai demandé à ma mère de m’y inscrire ainsi qu’à des cours de piano… Elle a accepté sans me poser de questions. Pourquoi cet appel ? Je l’ignore. Je n’avais jamais vu une piéce de théâtre ! Une nécessité secrète donc : nécessité, je préfère d’ailleurs ce terme à celui de vocation.

Pietro Spagnoli

4. Racontez nous votre parcours…

Eric Génovèse : A l’age de 17 ans j’ai décidé d’arrêter mes études; j’avais beaucoup de problèmes de communication avec les gens de mon âge et pour me faire accepter je faisais le pitre et ruinais mes possibilités que l’on disait grandes. J’étais inadapté, malheureux et très seul, avec un grand manque de confiance en moi. J’ai demandé à ma mère de monter à Paris (nous vivions à Nice) pour y prendre des cours de Théâtre. Elle l’a accepté avec confiance et s’est dévouée pour financer mes études. Deux ans de Cours Simon, une première tentative au concours du Conservatoire National : un échec ! Je suis ensuite admis par François Florent en deuxième année dans la classe de Denise Bonal puis après quelques mois, je rencontre par le biais d’un ami Isabelle Janier et Tania Torrens, toutes deux à la Comédie Française. Elles me font travailler dans leur loge mon deuxième concours du Conservatoire National et je suis admis, à ma grande surprise. Là, je rencontre Viviane Théophilidés, Pierre Vial, Jean-Pierre Vincent, Bernard Dort et Madeleine Marion qui me forment et je travaille comme un dingue pendant trois ans !

cosi-tce-02

En troisième année ma chère Madeleine Marion, qui est devenue ma maman de Théâtre et mon amie proche – elle nous a quittés en 2010 – me choisit pour être “Oreste” dans l’Oreste de Vittorio Alfieri dans les ateliers de sortie duConservatoire. C’est là que tout commence sérieusement à changer. Stanislas Nordey qui est mon Pylade me propose de jouer “Bête de Style” de Pasolini au TGP de Saint-Denis, Redjep Mitrovitsa me voit jouer et parle de moi à Brigitte Jaques qui m’auditionne et m’engage pour jouer Cléandre dans “La place royale“et Ptolomée dans “La mort de Pompée” de Corneille la saison qui suit ma sortie du Conservatoire. Suivent tout naturellement, Louis-Laine dans “L’échange” de Claudel à la comédie de Genève et plusieurs reprises et un film avec Benoit Jacquot de “La Place Royale” qui est un grand succès. Trois années d’intermittence, mais cinq mois seulement d’Assedic (histoire de ne pas perdre de vue la précarité qui menace, j’ai gravé ces mois très fort dans mon esprit) !

En 1993, Georges Lavaudant monte “Hamlet” à la Comédie-Française et cherche un acteur pour jouer Fortinbras et La Reine de Comédie (deux rôles aux antipodes l’un de l’autre). C’est à nouveau Redjep Mitrovitsa qui lui conseille de venir me voir dans “La Place Royale” et quelques jours plus tard, je reçois un télégramme de Jean-Pierre Miquel qui était Directeur du Conservatoire lorsque j’y étais élève et qui vient d’être nommé Administrateur de la Comédie Française qui me propose d’y entrer comme Pensionnaire pour jouer ces deux rôles, ainsi que celui de Scipion dans le “Caligula” de Camus que met en scène Youssef Chahine. En quatre ans à peine dans les lieux, je suis nommé 499éme Sociétaire, élu par mes pairs. J’y joue de nombreux rôles et y rencontre des metteurs en scène et des camarades formidables. Cela fait seize ans que ça dure…..et je souhaite y demeurer tant que je progresse et que l’équilibre entre les raisons de partir et les raisons de rester penchent du côté de la seconde option !

Hydro3

J’ai eu aussi besoin d’aller voir du côté de l’enseignement et de la mise en scène. A vrai dire c’est l’enseignement, le goût de diriger les acteurs qui m’a fait sauter le pas ! François Florent m’a demandé d’animer un Stage sur la Tragédie en 1999 et j’y ai rencontré une équipe avec qui j’ai monté “Les Juives” de Robert Garnier au Théatre du Marais.Cinq heures de spectacle dans une langue sublime mais horriblement difficile, une entreprise folle et d’une difficulté sans nom, un pari impossible, un suicide pour un début ! Mais monter quelquechose de plus habituel ne m’excitait pas. J’avais choisi ce répértoire précisément pour la raison qu’il est si difficile et iconoclaste que personne ne le monte ! C’est un répértoire que j’aime et je pouvais me permettre d’y aller en laborantin. Marcel Bozonnet m’a ensuite proposé de travailler avec L’Ircam et d’imaginer un spectacle issu de cette collaboration. J’ai donc à nouveau choisi un objet étrange : “Le privilège des chemins” de Fernando Pessoa et nous l’avons joué au Studio Theatre de la Comédie-Française. Entre temps, Michel Glotz – grand impressario de musique qui nous a quitté lui aussi ces jours derniers – m’avait admis dans son agence en tant que Récitant. J’avais besoin de retrouver la musique ! Le Théâtre et le Piano, avais-je dit à 9 ans ! Il semblerait que je sois déterminé !

J’ai collaboré et collabore encore avec des musiciens et des orchestres extraordinaire pour des oeuvres mélant musique et textes parlés (“Le Martyre de Saint Sebastien” de Debussy, “Lélio” de Berlioz, “Peer Gynt” de Grieg, “L’histoire de Babar” de Poulenc, “l’Enlevement au sérail” de Mozart et autres, jusqu’a “Hydrogen Jukebox” de Philipp Glass que j’ai crée en France dans une mise en scène de Joel Jouanneau…..) avec des grands chefs comme Kurt Masur,Emmanuel Krivine, John Nelson, Alain Altinoglu, Jean-Christophe Spinosi… ou en récitals aux cotés de chanteurs fantastiques comme Matthias Goerne, Camilla Tilling entre autres, sans oublier des concerts que je donne régulièrement avec le Trio Wanderer, Philippe Berrod ou Muza RubackytéToutes ces activités m’ont mis au contact de Directeurs de Théâtres et j’ai manifesté mon envie de mettre en scène de l’Opéra, qui est pour moi la forme la plus aboutie de l’expression scénique, le vecteur d’émotion le plus puissant. “Rigoletto” de Verdi a été mon premier essai grâce à Thierry Fouquet à L’Opéra National de Bordeaux.

Cosi-Fan-Tutte1

Quelques mois plus tard, Dominique Meyer me proposait mes débuts au Théâtre des Champs Elysées à Paris avec “Cosi fan tutte” de Mozart ! Encore une fois, je n’ai pas commencé par le plus simple. Des oeuvres sur lesquelles les références pleuvent ! Mais finalement quitte à prendre des risques, je suis heureux d’avoir commencé en devant plonger sans bouée et en étant au contact des plus grands (compositeurs,musiciens,chanteurs) car c’est ainsi que l’on apprend le mieux ! Et j’adore apprendre. On me propose de continuer, je continuerai. Les choses faciles, si tant est qu’elles existent, ne m’intéressent pas, ne m’intéressent plus ! J’aime les enjeux de taille, même si j’ai conscience de mes limites. Il m’est cependant arrivé de refuser des propositions. Je ne peux pas, personne ne peut TOUT faire, TOUT incarner, être l’homme de tous les auteurs ou compositeurs. Mais tendre à repousser ses limites intelligement ou apprendre à faire avec, à en faire des atouts, cela me semble nécessaire. De trés grandes carrières se sont faites sur des limites ! En somme, apprendre à se connaître et à se surprendre est un équilibre vital mais assez difficile car il demande un instinct sûr et une conscience aigue des obstacles à franchir. J’ai un contact avec les chanteurs si facile, si galvanisant, si extraordinaire que je vais continuer à avancer, à apprendre et à avoir du plaisir ! Donc nous nous apprenons mutuellement, j’admire ce qu’ils sont capables de faire : C’est un partage sensationnel, une véritable histoire d’amour.

J’ai l’immense chance d’avoir rencontré dans mon parcours des êtres fidèles qui m’ont invité et réinvité à partager des aventures artistiques. Tout est là, dans cette fidélité, dans ce regard et cette confiance que certains vous donnent. Car sans celui ou celle qui sait vous regarder, vous n’êtes qu’un être amputé lorsque vous êtes un comédien ou un metteur en scène. Lorsque je lis mon CV, je réalise que j’ai eu un parcours trés privilégié. Et pourtant que de doutes et de tentations de tout abandonner ! J’oublie les embuches… Elles m’ont apparemment toujours fait rebondir. Mais j’ai toujours dans un coin de ma tête la conscience que tout peut s’arrêter demain.

Hydro-jukebox3

5. La journée type d’un comédien du Français ?

Eric Génovèse : Cela dépend des périodes. Et cela dépend des comédiens. Il serait illusoire de penser que tous les comédiens du Français ont le même rythme. Certains jouent plus, d’autres moins. Les Statuts attribuent à l’Administrateur Général de décider des distributions. Très souvent, – et plus lorsque l’on est jeune ou nouveau – on joue le soir et répète en meme temps une autre piéce l’après-midi. On peut jouer aussi plusieurs pièces en alternance dans la même semaine et en répéter encore une autre l’après midi ! Parfois même, en jouer six dans un week end : une à 14h à la salle Richelieu, une à 18h30 au Studio théâtre et une à 20h30 à nouveau à Richelieu. Et Pareil le lendemain ! Les pensionnaires ont pour seul devoir d’activité de jouer. Les Sociétaires, eux, peuvent être appelés à d’autres devoirs. De coutume, il n’y a pas de répétitions le matin mais parfois des enregistrements à la radio, ou des comités d’administration qui régissent le fonctionnement de la Maison. Ce sont des sociétaires élus à moitié par leurs camarades, à moitié par l’Administrateur Général ainsi que le Doyen des Sociétaires qui y siègent, des comités de Lecture pour accepter ou non les piéces que l’Administrateur général propose pour l’entrée au répertoire, des assemblées générales…

Les Naufragés Auteur : Guy Zilberstein Mise en scène : Anne Kessler Décor : Yves Bernard Costumes : Jeanne Lalib-Lamour Lumière : Arnaud Jung avec : Eric Génovèse Françoise Gillard Laurent Natrella Gregory Gadebois Marie-Sophie Ferdane et Alexandre Steiger Lieu : Théâtre du Vieux Colombier Ville : Paris Le 19 mars 2010 © Brigitte Enguerand

Etre un comédien Sociétaire au Français demande beaucoup d’aptitudes à autre chose que le seul métier de comédien. C’est une troupe qui a un fonctionnement unique et particulier. On y est juge et partie. On peut aussi devoir assister à toutes les représentations pendant une semaine, plusieurs fois dans l’année, pour veiller au bon déroulement des spectacles, de leur évolution, de leur suivi technique. Personnellement, je n’ai jamais joué plus de trois pièces en même temps, et je ne le souhaiterais pas ! Je me contrains beaucoup car je suis plutôt un couche-tard et un lève-tard ! Il arrive aussi que certains tournent le matin ou ne jouent pas pendant des mois (ce qui est toujours très mal vécu, il n’est paradoxalement pas aisé d’être payé pour ne rien faire ! C’est même très humiliant pour un artiste ! ). La chose la plus fatigante est l’irrégularité des activités car il est difficile de régler son horloge interne ! En résumé, il faut une bonne santé, une bonne disponibilité aux autres, des nerfs solides, une bonne dose d’enthousiasme et une souplesse certaine.

Capture

6. Quels sont les univers littéraires ou artistiques qui vous influencent dans votre travail de comédien et de metteur en scène ?

Eric Génovèse : Tout ce qui fait partie de la vie me sert en règle générale. M’informer de ce qui se passe dans le monde, de ce qui se fait artistiquement est essentiel. Je suis très curieux et une vie ne me suffira pas à étancher ma soif de connaissance et d’émotions. Je lis beaucoup, j’écoute énormément de musique et je voyage beaucoup, sillonnant les architectures, les modes de vie et les musées. Mes goûts sont très éclectiques. Voyager est vital pour moi ! Il est inenvisageable de ne pas aller découvrir un pays nouveau chaque année et de ne pas retourner dans d’autres le plus souvent possible !

Ma vie entière se nourrit de l’Art. Au quotidien, j’alterne entre mes artistes favoris et ceux que j’ai envie de découvrir. Je relis ” Les affinités électives” de Goethe et “La légende des siècles” de Hugo, vais voir “Le jardin des délices” de Bosch, les statues du Bernin, la “sagrada familia” à chaque passage à Madrid, Rome ou Barcelone… Je revois tous les films de Dreyer, de Fellini ou Bergman, écoute Nina Simone, Billie Holiday, Monteverdi, Haendel, Bartok ou Mozart régulièrement…  Je lis des polars scandinaves, ne manque pas un Echenoz, feuillette toutes les rentrées littéraires, ne manque pas un Tarentino, un Almodovar, un Haneke, un Gondry, un Gus Van Sant, un film Scandinave… !  J’adore la peinture contemporaine, la Photo, la musique répétitive, les films d’animation. Je vais au concert ou à l’opéra plusieurs fois par mois. J’ai raté Piaf et la Callas, ça me rend dingue !

play_975_large_les-naufrages

Je ne peux pas voir toutes les expos, entendre toutes les voix, voir jouer tous les acteurs, ça me désole. Ce qui est terrible c’est qu’il me faut du temps pour faire le vide, regarder l’horizon et ses imperceptibles nuances pendant des heures et laisser le soleil et la mer me réchauffer le coeur ! Je suis totalement schizophrène : un contemplatif, affublé d’une curiosité et d’une soif de communication humaine inextinguibles… Lorsque je travaille sur une oeuvre, je me focalise sur l’univers sonore, pictural et littéraire qui couvre l’époque de l’écriture de celle -ci mais des références tout à fait hors époque peuvent m ‘inspirer. Par exemple lorsque j’ai joué “Tartuffe”, ce sont les écrits de Louis Jouvet et” Théorème” de P.P Pasolini qui m’ont donnés les clefs du personnage. Il serait injuste de ne pas mentionner le regard de mon metteur en scéne et de mes partenaires car rien n’advient de par soi seul. Lorsque je jouais une piéce de Guy Zylberstein sur le monde de l’art, mis en scène par Anne Kessler et nous échangions ou regardions ensemble des films. Ca va de “L’année dernière à Marienbad” de Resnais, à Kate Winslett dans” The Reader”. Nous regardons des tableaux, des documentaires sur Rembrandt, Pollock, allons regarder les gens dans le hall de l’hotel Lutétia, c’est trés passionnant ! J’ai eu un choc esthétique en découvrant le film de Peter Watkins, “Munch”. En fait tout converge. Une création est faite d’une somme incommensurable de références, de moments de vie et de relents inconscients.

Eric Genovese Photo: Marco Borggreve

7. Que ressentez-vous lors de cette osmose éphémère que vous vivez avec le public le temps d’un soir ?

Eric Génovèse : Il se passe énormément de choses au cours d’une représentation. Certains soirs, on peut avoir le sentiment d’une porte définitivement close : le public est agité, bruyant, indisponible. Il est très compliqué dans notre monde d’aujourd’hui de trouver des espaces de silence, des endroits ou l’on se pose pour s’ écouter, s’évader du bruit, se retrouver.

Je déteste le bruit. Celui qui brouille tout, qui meuble, qui dissipe. Tout est construit pour que l’homme se dérobe à lui même. Tout se vaut. La vérité comme le mensonge, la musique comme le bruit, le plus précieux comme le plus abject. C’est pourquoi je deteste la télévision. C’est un faux ami, quelque chose qui vous abrutit, vous aide à passer a coté de vous, vous sature d’informations jusqu’à vous rendre incapable de réfléchir, de déméler le faux du vrai.

Eric Genovese Photo: Marco Borggreve

Ce qui me bouleverse au théâtre, c’est la disponibilité au silence. La qualité de l’écoute. Le fait que l’on soit venu, que l’on se soit déplacé, que l’on ait choisi d’être là pour vous écouter. Une représentation, c’est l’heure de vérité. La qualité du silence est mon seul baromètre. C’est ce sentiment qui est jouissif, cette communion dans l’importance de ce qui se dit. Car entre deux silence, un mensonge proféré est une fausse note qui tinte à l’oreille de chacun. 

Lorsque l’espace de quelques secondes tout se tait et que toute une salle reste suspendue à la résonnance de la parole ou du geste que vous avez donné , alors vous vous sentez plus léger. Il y a eu un moment de grâce et cela valait la peine d’etre là tous ensemble. C’est pour ces moments là que j’aime jouer.

658992_3_d274_eric-genovese-incarne-un-tartuffe-aux-allures-d

8. A quoi pense un comédien sur scène, une fois que la concentration a pris le pas sur le trac ?

Eric Génovèse : A ce qu’il dit de préférence !! Comment penser à autre chose ? Idéalement, il parle, il écoute son partenaire et il répond. Lorsque le travail de répétition à été bien mené, il ne reste plus que cela à faire : se rendre disponible, tout oublier et retrouver la spontanéité. Bien entendu, il y a une veille permanente, un état de conscience aigu qui permet au comédien d’accueillir un accident, de le rétablir ou de l’utiliser. On appelle ça “le troisième oeil” : une sorte d’élasticité temporelle, de distance entre le conscient et l’inconscient. On doit être totalement maître de soi mais se laisser surprendre. Cela fait partie de l’état de jeu. Mais il n’y a pas à s’en soucier,c’est un état naturel lorsqu’on a bien travaillé et que l’on est au bon endroit. C’est une gymnastique et c’est à cela que servent les répétitions : à établir les règles du jeu.

14052201_rdl_0205

9. Comment séparez-vous vos rôles de votre vie privée ?

Eric Génovèse : Celui qui est sur scène c’est moi et pourtant pas exactement le même que celui qui est devant son café le matin ! Il m’arrive de jouer trois rôles en même temps, il faut donc faire appel à des aspects de moi différents, à des énérgies différentes. Il y a un grand fantasme autour du rôle qui façonnerait votre vie… Si je devais être déprimé chaque fois que mon personnage meurt ou est malheureux, je pense que je serais deja interné (rires).

Cb7uo64WEAQJelU

Personnellement, il m’arrive de ne pas réaliser que j’ai joué la veille au soir devant des gens. Lorsque quelqu’un me fait comprendre qu’il me reconnait, j’ai toujours un temps de latence, je me demande pourquoi. Un jour, quelqu’un m’a abordé dans un magasin en faisant référence au personnage que je jouais la veille, et je n’ai absolument pas compris de quoi et pourquoi il me parlait ainsi… Il a dû me prendre pour un fou ! Mais c’est un métier relativement proche de beaucoup d’autres, on convoque certaines choses de soi à un moment donné, programmé, avec tout un contexte autour puis on est différent lorsqu’on fait la cuisine ou prend sa douche.

Ce qui se passe au moment du jeu est une alchimie assez complexe mais canalisée. C’est peut être en période de répétitions que les choses sont plus compliquées, car la recherche vous obsède et ne vous quitte pas à la porte du théâtre… En terme d’humeur, il y a des spectacles qui vous donnent de l’énergie, d’autres qui vous la pompent ! Mais c’est d’avantage une ambiance de spectacle ou de répétition qui interagissent avec votre vie privée, qu’un personnage en particulier.

phedcf14

10. Votre meilleur souvenir sur scène ?

Eric Génovèse : J’aime à penser qu’il est pour demain…

Cabaret Brassens Studio Theatre de la Comédie Française DR

11. Quelles missions donnez-vous au Théâtre ?

Eric Génovèse : Celle d’un révélateur face au mystère de l’humanité, je crois. Pour moi le Théâtre est un barrage contre l’ignorance, la bêtise et l’instrumentalisation des êtres .S’il peut aider à complexifier un peu le débat ambiant, s’il pose des questions, lutte contre les raccourcis démagogiques en interrogeant les énigmes, s’il porte le trouble, émeut, réjouit ou indigne, s’il n’est pas simplement rassurant mais perturbant, vivant, alors il est utile voire indispensable. Malheureusement, on le pousse régulièrement à devenir un “produit”, un outil de consommation comme un autre et cela est insupportable ! Il doit garder, revendiquer sa spécificité, son espace propre qui est celui du partage et de la réfléxion collective. C’est une place fragile et c’est pour cela qu’elle est belle. Parce qu’elle n’est pas quantifiable ou rentable de manière certaine et rapide ! Parce qu’elle demande une ouverture des consciences et que c’est un travail de longue haleine, un acte de résistance.

On n’interroge pas le monde avec des formules magiques, avec des slogans miracles.. On participe en cherchant, parfois laborieusement, à rendre une parole audible, à accueillir des petits instants de grâce qui, avec le concours de chacun, donneront peut-être naissance à d’autres pousses d’espoir, qui feront leur chemin vers de nouveaux commencements.

Cosi-Fan-Tutte-42

12. Pourriez-vous expliquer votre mise en scène pour le Théâtre et l’Opéra ?

Eric Génovèse : Je n’ai pas de recettes particulières. J’arrive en répétitions très préparé. Il me faut une longueur d’avance sur tout le monde et je travaille avec mon équipe très en amont. Je me considère avant tout comme le réceptacle d’une parole ou d’une musique que j’interprète avec mon entendement, ma sensibilité, et que je tâche de transmettre à ceux qui vont l’interpréter. J’essaie d’être le premier spectateur, de leur dire ce que j’entends mal ou n’entends pas, ce que je crois qu’il faudrait faire entendre ou mieux entendre. Je cherche le moyen de leur en donner la possibilité. Il faut pour cela repérer assez vite comment s’adresser à chacun, comment l’aiguiller ou le laisser avancer. Je crée un cadre, un angle de vue. Le Théâtre et L’Opéra sont très différents.

Au Théâtre,  on écrit ses silences et l’on impose son rythme, on le choisit, de même que l’on choisit ses interprètes, le metteur en scène est aussi le chef d’Orchestre. L’Opéra demande une grande humilité, le temps est écrit et les contraintes sont plus nombreuses, plus éprouvantes pour les interprètes qui ont des degrés divers de connaissance de l’oeuvre selon qu’ils l’ont déja chantée ou non. ll faut pour le metteur en scène, mettre en jeu, trouver son espace et prendre en compte les difficultés liées à l’exercice du chant et le temps de répétition est court. Le danger c’est que cela réduit parfois le rôle du metteur en scène à une idée de surface. Souvent une transposition d’époque n’est-elle que le critère d’appréciation d’une mise en scène. Un emballage, vide d’intentions profondes est parfois plus séduisant qu’une direction rigoureuse… Toutes les oeuvres n’y résistent pourtant pas, comme elles ne résistent pas au même traitement. Parfois c’est très extraordinaire, si la réflexion sur l’oeuvre est intelligente et que la direction d’acteur suit.

DDM-MICHEL VIALA MARION COTILLARD A LA HALLE AUX GRAINS REPETE LE ROLE DE JEANNE D'ARC DANS L'ORATORIO D'HONEGGER "JEANNE D'ARC AU BUCHER" MARION COTILLARD

Je ne suis pas un adepte de la reconstitution historique parfaite, une idée poétique d’une époque me séduit davantage que son copier-coller. Mais je ne cherche pas à étonner pour étonner, à faire “des coups” comme on dit ! Je cherche ailleurs, là ou cela me semble juste et opportun sur le moment quitte à me casser la figure et à me compliquer la vie. Je veux pouvoir assumer mes choix parce qu’ils correspondent à une sincérité, même si rétrospectivement je peux me dire que je me suis trompé. Se tromper avec sincérité est toujours moins dangereux pour soi. Il faut du temps, je crois, pour imposer un style lorsque l’on n’est pas un génie. Et cela, je ne le suis pas, je suis un travailleur acharné et enthousiaste. J’ai des obsessions,oui, j’aime la précision et la vérité. J’ai aussi un certain rapport à l’espace, il y a des distances qui à mes yeux tuent les rapports. J’aime que les interprètes soient heureux. Tout cela est assez difficile à conjuguer mais je ne m’en sors pas si mal pour l’instant et chaque expérience me fait abandonner certaines choses et me conforte dans d’autres.

En savoir plus sur Eric Génovèse : 

http://www.comedie-francaise.fr/comedien.php?id=512&idcom=499

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89ric_G%C3%A9nov%C3%A8se

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s